OGM : un changement de perspective et d’opinion

Poisson trangénique fluorescent (CC Wikimedia)

Poisson transgénique fluorescent, une menace pour la diversité biologique ou seulement un exemple de la puissance de la biologie moléculaire ? (CC Wikimedia)

Tout le monde a entendu parler, en France, de Gilles-Éric Séralini, le chercheur qui aurait soit-disant démontré la nocivité des OGM. Tout le monde, ou presque, est au courant de la polémique qui a suivi la publication, par le Nouvel Obs, d’articles (en voici un exemple, qui ne se prive pas de faire de la pub pour un bouquin dudit Séralini) dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont absolument pas un exemple de journalisme à suivre. Moins de gens, en tout cas en France, semblent être conscients du fait que, outre que les méthodes médiatiques de Séralini ont indignés les journalistes scientifiques français ou américains, sa méthodologie — et donc ses conclusions — sont largement contestées au sein de la communauté scientifique. Si l’on n’en est pas convaincu, on pourra lire cet article, ce communiqué, ou encore, celui-là.

Moins de gens, encore, sont au courant du pavé que Mark Lynas a lancé dans la mare des anti-OGM anglophones. Celui-ci s’est excusé, rien de moins, d’avoir participé à l’arrache de plants OGM dans les années 1990 lors de la « Oxford farmer’ conference ». Ensuite, il a expliqué le cheminement intellectuel qui l’a d’abord conduit a être un anti-OGM puis ce qui l’a amené à, petit à petit, changer d’avis. Et pourquoi, en Janvier 2013, il s’est exprimé publiquement sur son revirement. Son cheminement est intéressant parce qu’il est, à peu prêt, le même que le mien, je m’en suis rendu compte à la lecture de cet article du Guardian, où Will Storr, rencontrant  Lynas, explique pourquoi ce dernier s’est éloigné du mouvement anti-OGM.

Mais Mark Lynas a une excuse que je n’ai pas, cependant : il a fait des études d’Histoire, et on peut donc comprendre son ignorance quand aux OGM. Je n’ai pas cette excuse : j’ai étudié la génétique et la biologie moléculaire. Je sais donc très exactement ce que sont, ou ne sont pas, les OGM. Je sais même en fabriquer.

Dans l’article mentionné plus haut, Lynas décrit son malaise face à des attitudes que l’on rencontre souvent dans les milieux protestataires : une hiérarchie non transparente — donc difficile à contester —, des débats dont l’issue dépendra plus des qualités d’orateurs — voire de rhéteurs — des différents protagonistes que des mérites intrinsèques des arguments, des espèces de « baronnies » (que l’on appelle dans certains cercles « tendances ») où l’on est tenu de « suivre la Ligne », sous peine d’ostracisme…

La distorsion, voire les interprétations conspirationnistes, de divers événements sont monnaie courante dans ces milieux. Ainsi, le virus du VIH soit n’existerait pas et serait soit un complot des firmes pharmaceutiques pour faire de l’argent, soit une invention de l’armée américaine qui l’aurait libéré, accidentellement ou non, en Afrique. Inutile de préciser que ces deux hypothèses sont fantaisistes : elles ne reposent sur rien d’autre que la volonté des militants de ces groupes de voir les compagnies pharmaceutiques, ou l’armée américaine comme des incarnations du Mal. Rien d’autre. Pourtant, il n’y a pas besoin de ce type d’artifices pour se convaincre qu’il peut y avoir des problèmes avec les firmes pharmaceutiques, par exemple. Il suffit de lire les journaux : la réaction de l’association britannique de l’industrie pharmaceutique (ABPI) au livre de Ben Goldacre (« Bad Pharma », pas encore, hélas, disponible en français), en dit assez long sur l’état d’esprit de ceux qui sont à la tête de cette industrie (en).

Pour se convaincre de l’importance des analyses conspirationnistes (voire du harcèlement moral que l’on subit si l’on ne se conforme pas à « la Ligne »), il suffit de voir comment sont traités ceux qui critiquent les travaux de Gilles-Éric Séralini : le critiquer serait « faire le jeu de l’industrie semencière », comme l’attestent les commentaires sous les articles de Yann Kindo sur les OGM. Un artifice rhétorique que ne renieraient pas les pires Staliniens. Malheureusement, ce type d’artifice n’est pas, dans la gauche française, réservée aux héritiers de Staline : c’est un dénominateur commun à tout le spectre de la gauche, des  libertaires à la gauche du PS en passant par les communistes les plus orthodoxes — c’est peut-être le seul, d’ailleurs.

À la fin de mon engagement militant, j’avais un sentiment de malaise diffus : je trouvais difficile, militant pour une forme d’émancipation, de me retrouver dans un carcan de non-dits et de chantages plus ou moins affectifs. À ce moment — c’était autour de 1998 à 2000 —, le mouvement anti-OGM a commencé à décoller en France, et, finalement, il est arrivé dans la ville où j’étudiais (où je finissais mes études, plus précisément). Parfois, en tant que représentant de l’organisation à laquelle j’appartenais, j’ai participé à des réunions préparant des manifestations contre les OGM. Je ne me souviens pas d’avoir vu une quelconque manifestation à ce moment. Si il y en a eu, je ne m’y suis pas rendu. Quand aux arrachages, je m’y suis toujours opposé : je les voyais comme contre-productifs. De plus, j’étais farouchement opposé à toute destruction d’expériences menées par la recherche publique, qu’elles soient menées en laboratoire ou en plein champ : l’un des arguments de l’époque, pour justifier l’opposition aux OGM, était le fait que l’on n’en savait pas assez sur ceux-ci pour les cultiver en grande quantité et les consommer. Pour moi, il était clair qu’il fallait donc supporter la recherche publique sur ce sujet : elle nous permettrait de décider si, oui ou non, les OGM sont dangereux pour l’environnement ou l’être humain. Il est clair quand j’y repense que si cette position était raisonnable d’un point de vue scientifique (et même politique), elle était complètement naïve en ce qu’elle sous-estimait le relativisme cognitif (et la dissonance qui va avec) qui est malheureusement très présent à gauche. Un relativisme cognitif qui permet de s’affranchir des résultats de la recherche scientifique, dès lors que ceux-ci gênent le mouvement : on pourra les attribuer, non pas à la rigueur de la méthode scientifique, mais à une espèce de sociologie de la science où les connaissances accumulées dans le cadre de la méthode scientifique ne le sont pas grâce à l’observation rigoureuse du monde physique mais à cause de dynamiques sociales au sein de la communauté scientifique et dans les relations de celle-ci avec la société au sens large. Il va sans dire qu’une telle vision de la science est bien pratique : elle disqualifie tout résultat contredisant les préjugés de tel ou tel mouvement politique. C’est vrai à droite ; et malheureusement, c’est aussi vrai à gauche.

Quoi qu’il en soit, je ne pouvais qu’être mal à l’aise lors de ces réunions : il m’est apparu très clairement que les participants les plus vocaux ne connaissaient strictement rien à la biologie moléculaire ou à la génétique : combien de fois ai-je entendu que les OGM rendraient les êtres humains « résistants aux antibiotiques », que, lors de leur consommation, l’ADN ou les protéines issues des plantes transgéniques seraient incorporés tels quels à notre organisme… Des affirmations qui montrent à quels points certains ignorent les bases même de la physiologie de la digestion (ce qui n’est pas, en soi, un problème, sauf si on veut faire la leçon au monde entier là-dessus). Actuellement, la digestion est au programme de 5e, je ne sais pas si c’était le cas entre 1998 et 2000, mais comme on peut toujours lire ou entendre de telles sornettes, cela n’a pas d’importance. J’ai croisé, pendant ces réunions, aussi un maître de conférences de physiologie végétale et une ingénieure de recherche de l’INRA. Je ne les ai vus qu’une fois. J’ignore pourquoi ils ne sont jamais revenus aux réunions de préparation des manifs anti-OGM, même si j’ai une idée assez claire de leurs raisons.

Je m’aperçus aussi, à cette époque, que les sources d’informations des anti-OGM étaient pratiquement exclusivement d’autres anti-OGM dont les affirmations étaient reprises sans vérifications (une constatation que fait aussi Mark Lynas). Un ami à moi, toujours furieusement anti-OGM aujourd’hui (mais comme il ne lit que des auteurs tels que Séralini ou Marie-Monique Robin, ce n’est guère étonnant), m’a un jour dit que le journal S!lence (S!lence ne prétend pas être objectif, à quoi je réponds : « encore heureux ») avait publié un article qui rapportait que des traces d’une enzyme de restriction (les enzymes de restriction sont utilisées en biologie moléculaire pour couper de l’ADN à un endroit précis, souvent en vue d’y ajouter un autre fragment d’ADN : c’est ce que l’on appelle le clonage moléculaire) ont été trouvées dans des échantillons de terrains sur lesquels des plantes transgéniques avaient été cultivées. Or, certaines de ces enzymes sont issues de bactéries trouvées dans les sols ; c’est le cas de BamHI, issue de Bacillus amyloquefaciens. Il me semble que BamHI était l’enzyme qui soit-disant « contaminait » le terrain dans l’article de S!lence ; je n’en suis pas sûr.

Peu importe : il est impossible qu’une enzyme de restriction utilisée lors de la fabrication d’un transgène se retrouve en quantités massives dans les sols : d’une part, la fabrication d’un transgène comporte des étapes de purification qui éliminent ces enzymes, et d’autres part les enzymes sont des protéines et, en tant que telles, ne peuvent ni s’insérer dans le génome de l’hôte (le transgène) ni se multiplier par elles-mêmes (les prions sont une exception, mais on connaît très bien le comportement des enzymes de restriction). Les enzymes « contaminantes » de S!lence ne sont donc, en fait, que des enzymes issues de bactéries trouvées dans les sols  à l’état naturel. Rien de choquant ici ; au contraire, c’est une découverte tout-à-fait normale. À moins, bien sûr, d’absolument vouloir y voir quelque chose de choquant.

Cette assertion de S!lence, clairement fausse, m’a conduit à m’interroger : soit l’auteur de l’article était clairement ignorant de la façon dont un OGM est fabriqué — auquel cas, même sans prétendre être objectif, on se renseigne un minimum — soit il le savait, et dans ce cas, il a clairement choisi de tromper son lectorat.

À l’époque de l’article de S!lence, ayant fini mon DEA, je travaillais dans un laboratoire en attendant de commencer une thèse. J’avais donc, non seulement une connaissance théorique de ce que les méthodes du clonage moléculaire impliquaient, mais aussi une connaissance pratique. Il était clair, pour moi, que les arguments des anti-OGM sur la dangerosité de la technique elle-même (non pas d’un risque éventuel pour la santé ou pour l’environnement, mais sur les dangers inhérents à la technique) étaient, au mieux, le résultat de l’ignorance de ces mêmes militants quand aux techniques de biologie moléculaire. Au pire, cette ignorance était voulue : j’ai parfois rencontré, comme dans le cas des différentes théories du complot sur le VIH, une volonté très claire de ne pas se renseigner. Ou de seulement considérer les informations qui allaient dans le sens des préconceptions d’un tel ou d’une telle (les anglophones appellent cela le « cherry picking »). Mais le pire, c’est que parmi ces militants, certains savaient que les différentes affirmations plus ou moins farfelues qu’ils faisaient étaient fausses. Au temps pour la prétendue honnêteté intellectuelle des militants anti-OGM (et leur manque de conflits d’intérêts) : les seuls arguments qui étaient opposés à ceux qui leur montraient qu’ils avaient tort n’étaient qu’un gloubiboulga idéologique, sans vrai lien avec le problème : confrontés à la réalité des faits, ils changeaient de sujet.

Néanmoins, il me restait un certain nombre de doutes quand à la dangerosité des OGM pour l’environnement. Mais, à l’époque, la poursuite de mon doctorat m’a appris à évaluer l’état des connaissances scientifiques sur un sujet donné. Et, de fait, il m’est apparu assez clair que le risque de « pollution » génétique est minime : si les transferts horizontaux existent (ils existent naturellement), ces transferts sont rarissimes. Les plantes « domestiquées », elles, ne peuvent constituer un danger : sans intervention humaine, elles sont incapables de pousser, qu’elles soient transgéniques ou non. Quand au problème de la résistance des insectes à la toxine Bt, résistance qui serait apportée par le maïs MON810, entre autre, il faut savoir que cette toxine est aussi utilisée en agriculture biologique. Cette résistance, qui a apparu ou qui apparaîtra de toute façon — c’est malheureusement un principe intangible, dû aux mécanismes de pression de sélection par lesquels les individus suffisamment résistants à la toxine vont se reproduire — n’a besoin de maïs Bt pour ce faire : l’utilisation de la bactérie en agriculture biologique peut aussi mener à cette résistance. Il n’y a en effet aucune raison de penser que, par magie, un même traitement aura des conséquences différentes selon qu’il sera produit par le maïs ou appliqué par l’agriculteur (bio). Si quelqu’un vous prétend le contraire, soit il n’y connaît rien, soit il ment.

Mon changement d’avis, qui s’est opéré, à l’instar de celui de Mark Lynas, sur plusieurs années, est resté discret jusqu’à l’automne 2012. C’est à cette époque que Séralini, avec la complicité du Nouvel Obs, s’est lancé dans son opération de relations publiques sur les OGM. L’une des pièces maîtresses de sa stratégie, outre le relais de journalistes soit naïfs soit complètement biaisés comme Sophie Caillat (notez les guillemets à « Journaliste » sur sa page, effectivement, ils sont de rigueur) de Rue89, a été son article scientifique. L’article a été publié dans une revue respectable (sans qu’elle soit de très haut niveau non plus, contrairement à ce que le CRIIGEN prétend : un « impact factor » de 3,125 sur cinq ans est effectivement respectable… Ce n’est pas « Science » non plus), ce qui a donné l’argument massue suivant aux anti-OGM : un article démontrant que les OGM (ou plutôt le maïs NK603) entraînaient le développement de cancers divers et variés et publié dans une revue à comité de lecture. Bien sûr, un seul article ne suffit pas à invalider une littérature abondante qui dit exactement le contraire. Mais c’est un détail avec lequel les anti-OGM ne vont pas s’ennuyer : ils sont prompts à disqualifier toute personne qui les contredit comme vendue à Monsanto.

Cette étude, et la façon dont elle a été construite m’a conduit à m’exprimer un peu plus — et dans mes modestes moyens — sur ce problème. En effet, j’ai tendance à penser que la démarche scientifique est la seule façon qu’à l’humanité d’appréhender le monde qui l’entoure. Séralini, dont certains disent qu’il a sciemment construit ses expériences pour « aller à la pêche » d’un effet, a dévoyé cette démarche pour confirmer ses préjugés idéologiques. En cela, il s’est comporté comme Lyssenko et il a trahit la science, le public et ses étudiants (bonne chance à eux pour trouver un travail dans un labo sérieux après ça). C’est ce qui m’a conduit à m’exprimer plus clairement sur les OGM et, surtout, les tactiques des anti-OGM.

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2 Commentaires

Classé dans Politique, Pseudo-sciences, Science, Vulgarisation

2 réponses à “OGM : un changement de perspective et d’opinion

  1. Intéressant article sur l’évolution d’une réflexion.

    Deux remarques :
    – Tout n’est pas digéré ! Des (petits) ARN peuvent résister à la digestion (et même à la cuisson !) et venir cibler d’autres ARN http://www.nature.com/cr/journal/v22/n1/full/cr2011158a.html
    – L’utilisation de toxine Bt dans l’agriculture biologique ne présente pas vraiment de gros risques de résistance, car l’agriculture biologique est (pour l’instant ?) peu répandue. L’ambition de Monsanto avec son maïs Bt est, je pense, d’acquérir une part de marché significative, ce qui conduira plus rapidement à une résistance.

    • Certes, tout n’est pas digéré. J’ai cependant dû simplifier un minimum, l’argument que j’entends le plus souvent étant celui de protéines incorporées telles quelles dans les cellules humaines ou de l’ADN qui se recombinerait à l’ADN de l’individu qui absorberait des aliments transgéniques. Par contre, le papier sur les microARN est intéressant, merci.

      Bacillus thuringensis n’a pas besoin de l’homme pour se développer. De fait, une résistance à la toxine du Bt peut apparaître indépendamment de toute intervention humaine. Quand à l’agriculture bio, il me semble qu’à l’échelle européenne, elle est beaucoup plus développée que la cultivation de plants GM. Que Monsanto ait une stratégie commerciale, voire de domination du marché, n’est pas une surprise, loin de là. Mais ce qui m’intéresse, ici, c’est le fait que la science soit distordue pour des raisons idéologiques, par des personnes qui se prétendent des parangons de vertu mais qui n’hésitent pas à manipuler leurs concitoyens…

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