Science pathologique : Séralini en remet une couche.

En parcourant internet pour trouver de la matière pour un autre article, je suis tombé sur ça. Apparemment, donc, Séralini aurait découvert que les pesticides vendus aux agriculteurs et aux jardiniers seraient « étaient de 2 à 1.000 fois plus toxiques que les principes actifs qui sont les seuls à être testés ». Le journal qui publie cet article est « Biomed Research International », qui appartient à Hindawi Publishing Corporation. Ne connaissant pas ce journal, ni cet éditeur, je me suis rendu sur la liste de Jeffrey Beall recensant les « éditeurs prédateurs » afin de vérifier qu’Hindawi ne faisait pas partie de cette liste. Apparemment non, mais voici ce que Jeffrey Beall a à dire sur cet éditeur :

Généralement, je fais mes analyses au niveau de l’éditeur et pas au niveau d’un seul journal. Hindawi ne fait pas partie de ma liste d’éditeurs prédateurs. Mais je reçois des plaintes au sujet d’Hindawi. Ils spamment beaucoup, la plupart de leurs 500 journaux n’a pas de rédacteur-en-chef et il semble qu’il s’agit d’un éditeur qui a plutôt les besoins des auteurs à cœur que ceux des lecteurs.

Bizarre ? Peut-être. Un autre commentateur fait part de sa satisfaction à l’égard d’un journal de cet éditeur, pour immédiatement ajouter que le processus de validation par les pairs est « léger ». Ce commentaire est fait par rapport à un journal seulement, et pas Biomed Research International (BRI). Cela ne veut pas dire que ce dernier journal est mauvais. Oui, son facteur d’impact est — relativement — faible, mais cela ne signifie pas grand-chose : un journal peut, par exemple, être extrêmement spécialisé et donc, logiquement, avoir peu d’impact. Ceci étant, cela ne me semble pas être le cas d’un journal qui s’appelle « Biomed Research International ».

L’article de Séralini peut être vu ici. Je n’ai pas eu le temps de le lire en profondeur, mais, d’ors et déjà, on peut sentir une entourloupe : pour étayer une affirmation extraordinaire (la supposée haute toxicité des pesticides du commerce), il faut des preuves extraordinaires. Et on ne peut pas dire que cet article en contienne. Au contraire, j’ai trouvé deux problèmes sérieux : l’étude a été faite sur des lignées cellulaires, c’est à dire in vitro. Il me paraît difficile, comme le fait Séralini dans l’article du Figaro cité plus haut, de comparer des études in vitro et des études in vivo. De plus, les lignées cellulaires sont cultivées dans un environnement complètement différent de leur environnement d’origine. Les lignées cellulaires peuvent être un bon modèle pour tester la toxicité cellulaire (en dehors, encore une fois, de leur environnement « natif ») ou pour tenter de comprendre les mécanismes moléculaires qui entraînent cette toxicité. Mais de là à extrapoler l’observation d’une toxicité cellulaire d’un produit donné au niveau d’un organisme, il y a un gouffre. Pour évaluer la toxicité d’un produit à ce niveau, il faut la tester sur un organisme entier.

En outre, en aucun cas il n’y a de contrôle négatif : la comparaison est faite entre les formulations commerciales et les principes actifs. Ok, c’est le but de l’étude, mais qu’en est-il du solvant utilisé pour les diluer ? Les auteurs affirment, en citant une autre étude, qu’à une concentration de 0,5%, le DMSO n’a aucun effet sur les cellules. Peut-être, mais pourquoi n’avoir pas inclut un contrôle sur l’effet de cette concentration de DMSO, sans principe actif ni formulation, comme il est de pratique courante ? Ne serait-ce que pour vérifier les dires de la publication qu’ils citent. Ensuite, les auteurs ont laissé les cellules sans sérum pendant 24 heures, ce qui les prive de nutriments et de facteurs de croissance, avant de les traiter. Un tel traitement des cellules peut conduire à des résultats complexes et imprévisibles, d’après cet article. Cela appelle un contrôle pour évaluer les effets de cette privation dans le cadre de ce laboratoire particulier, avec ces expérimentateurs particuliers. Là encore, c’est une bonne pratique. Pourquoi n’ont-ils pas effectué ce contrôle ?

Bon, je suppose qu’une fois encore, ce papier de Séralini sera abondamment discrédité. Il est temps que l’université de Caen évalue la recherche dans le laboratoire de Séralini, ses liens avec le CRIIGEN, et l’influence qu’a ce dernier sur la qualité de du travail conduit dans ce laboratoire.

Mise à jour :

Sur Twitter, je me suis aperçu que Ralf Reski, professeur à l’université de Fribourg, en Allemagne, a démissionné d’un poste d’éditeur à BRI après avoir découvert la publication de l’article de Séralini. Je lui ai demandé s’il pouvait détailler un peu. Tout d’abord, la déclaration de Mr Reski et ma question :

Due to my resignation as editor #Hindawi promised to reevaluate the latest #Seralini paper. http://t.co/QbAomFz9PM Good.

— Ralf Reski (@ReskiLab) 6 Février 2014

Voici ensuite les détails qu’ils m’a donné :

Un résumé de l’échange s’impose : tout d’abord, Ralf Reski indique que du fait de sa démission comme éditeur de BRI, la maison éditrice de BRI, Hindawi, a promis de réévaluer l’article de Séralini. Après que j’ai demandé quelques détails, Reski précise qu’il a servi comme éditeur de BRI pendant cinq ans et qu’il a appris l’existence de l’article de Séralini sur twitter, par des twittos anti-OGM. Il a cherché le papier et l’a trouvé publié dans « son » journal. Il continue en disant que le délai entre la soumission et l’acceptation était bizarrement court (6 semaines), l’éditeur lui étant inconnu. Après avoir survolé le papier, il a retrouvé l’habitude de Séralini : des assertions spectaculaires dans la discussion et en public : Séralini en a remis une couche. Il a alors écrit à la maison d’édition, les a alertés et a démissionné. Trois jours plus tard, la maison d’édition lui a répondu en le remerciant et en promettant de réévaluer le papier.

Et voilà, un scientifique démissionne d’un poste pour ne pas être associé à de la science pathologique. Et pourquoi démissionner  d’un poste prestigieux s’il n’y avait pas de problèmes sérieux avec un article ?

En outre, on peut noter que ce dernier papier commis par Séralini n’est qu’une répétition de celui-ci. La seule différence ici, c’est la publicité que la crédulité des médias lui donne. J’ai déjà lié à un article du Figaro ci-dessus. On peut aussi — malheureusement — citer France3 et RFI; et, bien sûr, Rue89 se distingue par l’incurie de ses journalistes sur la question des OGM. Les médias français ne sont pas les seuls : la RTBF, elle aussi, n’est pas en reste. J’aimerais, pour une fois, que les journalistes, au lieu de chercher le sensationnalisme à tout prix, fassent ce qui est supposé être leur métier : informer. Apparemment, cela va encore prendre un moment en Europe, avant que l’on trouve des articles de cette qualité.

2 Commentaires

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2 réponses à “Science pathologique : Séralini en remet une couche.

  1. Etant donné que Séralini n’a de cesse d’accuser d’imaginaires complots contre lui sans jamais remettre en cause les lacunes et failles de ses études, il n’y a aucune raison que cette étude soit réellement pertinente !

    • Je suis plutôt d’accord. Ses postures complotistes le discréditent totalement en tant que scientifique. Mais il convient d’analyser ses publications pour deux raisons. La première, pour, empêcher un mauvais papier de servir de justification aux anti-OGM. La seconde par refus des positions de principes : si un papier de Séralini est bon, pourquoi ne pas le dire (bien sûr, il faut qu’il soit répliquable et répliqué).
      Ceci dit, Séralini s’enferme, par idéologie, dans un rôle anti-science qui rend cette dernière possibilité peu probable.

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